Semaine 46.21 (no. 451) Ugo Schiavi | Gargareôn | Musée Réattu | Arles

L’invitation à Ugo Schiavi marque le retour, au  Musée Réattu, d’une sculpture capable de se mesurer  aux architectures monumentales d’Arles.  De 1973 à 1999, des artistes comme Arman, César ou Toni Grand occupent les galeries romanes du cloître de l’église Saint-Trophime. Dans les années 2000, c’est dans le musée que Christine Crozat, Jean-Charles Blais ou Dieter Appelt  créent des objets et installations pensés pour entrer en résonance avec le « génie  des lieux », ce subtil mélange d’histoire, d’architecture et de paysage qui fait  la singularité du lieu. Aujourd’hui,  Ugo Schiavi se confronte au patrimoine arlésien, qui fait écho à ses recherches récentes, orientées vers des créatures hybrides et chimériques.

Semaine n°451, revue hebdomadaire pour l’art contemporain
Texte : Andy Neyrotti
Parution vendredi 12.11.2021
Édition papier, 16 pages, 4 €

Atelier d’Ugo Schiavi, Marseille, octobre 2021.

L’art d’Ugo Schiavi prend sa source dans la rue. Tel un archéologue du monde actuel, il s’intéresse à l’évolution des espaces urbains  et naturels, à l’actualité des mouvements sociaux et politiques  qui agitent notre époque. Le travail qui l’a fait connaître consiste à réaliser des moulages  de sculptures rencontrées dans l’espace public. Son geste paraît ambigu : s’agit-il d’un acte de sauvegarde qui alerterait sur la fragilité de l’œuvre  et questionnerait sa pérennité dans l’espace public ? Ou bien d’une forme de vandalisme, tout du moins de l’appropriation « sauvage » d’un bien commun, comme cela peut se produire lors de manifestations populaires ? Sa démarche joue pleinement sur cette dualité et, si elle ne célèbre pas l’anarchie, si elle ne vise pas à mettre à mal la société, elle exprime néanmoins une vision dystopique, voire alarmiste  de notre monde actuel, qui invite à réfléchir sur la vulnérabilité  de nos institutions et des symboles qui la sous-tendent. À partir des empreintes réalisées, auxquelles il peut soustraire des éléments, greffer des objets étrangers ou des parties de corps  moulées sur le vif, Ugo Schiavi semble s’employer à créer de nouveaux vestiges, à fixer dans la matière les traces de la vie contemporaine, tout en faisant résonner le passé des villes qu’il arpente. Ses œuvres intègrent les codes de la sculpture classique, dont elles reprennent les techniques et les matériaux pour mieux les détourner, les fragiliser, les réduire à l’état de fragments, au sein d’installations tout à fait actuelles. Semblant érodées par le temps, transformées par l’environnement, colonisées par des matières organiques  – comme ces plantes rudérales, qui « poussent parmi les décombres », que l’artiste affectionne particulièrement –, ses sculptures ont un aspect volontairement précaire,  qui convoque l’esthétique des ruines et des vanités. Héritières du mouvement romantique du XVIIIe siècle comme des avant-gardes artistiques du XXe siècle, elles consacrent l’autonomie plastique et poétique du fragment, élevé définitivement au rang d’œuvre d’art.

Ugo Schiavi, Ab ira leonis (détail), musée Réattu, 2021.

Gargareôn
Ce mot aux allures de borborygme, à la sonorité sourde, comme étranglée, tire sa racine du grec ancien. Signifiant littéralement « gorge », il renvoie aux gargouilles dont l’artiste a utilisé  les formes, mais aussi à tout un univers de conduits grouillants,  de cavernes englouties. Telles les abondantes pluies d’automne,  ce titre sonore s’infiltre dans les canalisations du Grand Prieuré  pour se déverser dans le Rhône qui coule  le long du musée, dont le débit gargantuesque a inspiré l’artiste.  Voie de transport et de communication majeure depuis l’Antiquité,  le fleuve charrie en effet autant de légendes – comme la Tarasque ou le Drac, son alter ego arlésien censé vivre  sous le Grand Prieuré –  et de trésors  archéologiques, que de pollution, de limon et de déchets qui dérivent jusqu’en Méditerranée. Soumis à la force des éléments naturels et  à une forte exploitation humaine, le Rhône  est un lieu où nature et culture se mélangent, pour le meilleur comme pour le pire. Les œuvres conçues par Ugo Schiavi à Arles se situent dans cet entre-deux. S’appuyant à la fois sur l’observation du monde dans lequel nous vivons et sur la compréhension du passé qui affleure, ici, à chaque coin de rue du centre ancien, elles nous confrontent  à la vulnérabilité d’un monde en pleine mutation. Pour autant,
ces œuvres ne s’attachent pas à représenter le réel ; elles se l’accaparent, fragment après fragment, pour mieux construire une réalité  qui leur est propre, plus proche du mythe que du documentaire.

Ugo Schiavi, Sans titres, atelier de l’artiste, Marseille, octobre 2021.

Moulage
Au cours de ces derniers mois, l’artiste s’est lancé, en véritable cordiste, à l’assaut des gargouilles du musée, qu’il a moulées  sur place afin d’en réaliser, en atelier, différents tirages. Hybridées avec des moulages provenant d’autres sculptures, des matériaux organiques et mécaniques semblant en pleine déliquescence, ces gargouilles d’un nouveau genre participent à des installations qui réactivent leurs  fonctions pratiques et symboliques  ancestrales : orner, effrayer, évacuer l’eau, etc. Mais elles écrivent aussi un nouveau récit, celui de créatures dont on ne sait dire si elles sortent de contes médiévaux ou  de films de science-fiction, si elles ont été abîmées par le temps ou altérées par
des mutations contre nature. Totalement achroniques, ces chimères nous renvoient autant aux peurs ancestrales véhiculées  par les légendes anciennes, qu’à l’angoisse actuelle du déclin de notre modèle  de société, fondé sur une consommation frénétique des ressources naturelles. Une société de consommation dont l’impact est particulièrement sensible sur les bords de la Méditerranée,  où Ugo Schiavi a réalisé des empreintes de rochers dévorés par des organismes lithophages, et collecté des matériaux rejetés par  la mer, comme le plastiglomérat. Ce minéral hybride, semi-artificiel, issu de la dégradation d’autres roches auxquelles s’agglomèrent des végétaux, du corail et du plastique, défie les classifications naturalistes habituelles. Marqueur spectaculaire des effets de l’anthropocène, le plastiglomérat a inspiré la création des Gorgones,  objets séduisants au premier abord, dignes d’un cabinet de curiosités, mais révélateurs de la résilience d’une nature forcée à évoluer très vite pour ne pas disparaître. Ainsi, en reliant symboliquement et plastiquement  la pluie, le fleuve et la mer, la gargouille sculptée et le rocher trouvé, le naturel et l’artificiel, Ugo Schiavi nous indique une donnée fondamentale : l’exposition est traversée par un flux, un courant qui entraîne, use, remodèle et recompose tout sur son passage.

Ugo Schiavi, Gorgone #6, musée Réattu, 2021.
Ugo Schiavi, Léviathan (détail), musée Réattu, 2021.

Recyclage
Un courant qui fait aussi remonter à la surface des œuvres plus anciennes. Des sculptures, pensées dans d’autres contextes,  qui prennent un tout autre sens à Arles. La plus évidente est la tête de lion monumentale prélevée sur Le Triomphe de la République de Jules Dalou (dont l’original orne la place de la Nation à Paris), présentée sur le parvis de l’hôtel de ville
de Paris lors de la Nuit blanche 2018. Détachée du symbole républicain qu’elle incarne, elle vient se confondre avec la figure héraldique d’Arles  et se parer de sa devise, Ab ira leonis (« Par la colère du lion »). Quant au Neptune réalisé  en 2021 pour le Voyage à Nantes, bien qu’il s’approprie la devise de la ville qui l’a vu naître – Favet Neptunus Eunti, « Que Neptune favorise le voyageur » –, il renaît dans la cité rhodanienne sous la forme d’une figure de proue arrachée à un navire inconnu, qui n’est pas sans évoquer celle qui orne la cour du Museon Arlaten depuis 1938. Dans sa pratique, Ugo Schiavi semble donc,
d’une certaine manière, faire écho à la maxime  du philosophe grec Anaxagore « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau », que Lavoisier avait popularisé  de la sorte : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Ugo Schiavi, Sans titre, musée Réattu, 2021.

Photogrammétrie
Agir dans l’espace public, sans autorisation préalable, sur des sculptures en bronze dont la matière lisse ne craint pas le moulage, c’est une chose. Concevoir de mouler des sculptures à Arles, où tout n’est que pierre antique ou médiévale, classé Monument historique voire inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, c’en  est une autre. Et pour accéder aux œuvres les plus insignes, dont la dimension symbolique et identitaire est la plus forte, il faut le plus souvent se rendre dans les musées, où il n’est plus question de pratiquer le moulage physique. C’est pourquoi Ugo Schiavi, aidé de Jonathan Pêpe et Sylvain Couzinet-Jacques, a dû opter pour une autre technique :  la photogrammétrie. Très utilisée en archéologie, et plus spécialement en archéologie subaquatique, elle s’appuie sur un protocole scientifique de captation d’images qui précède ou accompagne l’acte de fouille. Produisant une documentation très fiable, elle participe à une meilleure connaissance du patrimoine archéologique et architectural. Un rôle endossé avant cela par le moulage. Dans les réserves du Musée Réattu, ils ont ainsi réalisé des prises
de vue en 3D de sculptures en plâtre : des copies souvent très  partielles d’œuvres célèbres, comme la Vénus d’Arles ou le Laocoon, qui témoignent d’une ancienne collection de moulages, héritée du fonds d’atelier du peintre arlésien Jacques Réattu et du matériel de l’école gratuite de dessin d’Arles, fondée au XIXe siècle. En s’intéressant à ces objets victimes d’un désamour manifeste au cours du siècle suivant, souvent relégués dans des réserves, Ugo Schiavi rend au moulage le statut de modèle qu’il a longtemps joué. Il lui rend aussi la place fondamentale qu’il tenait dans l’art de sculpter, interrogeant au passage l’importance donnée au principe d’authenticité et d’unicité dans l’art. Dans les rues d’Arles, enfin, le trio a photographié à l’aide d’un drone, les façades crénelées du Grand Prieuré, les lions de l’ancien pont de Lunel – rescapés du bombardement allié d’août 1944 – et  les arcs-boutants de l’église des Frères-Prêcheurs, dont les fragments ont été intégrés au riche répertoire de formes dans lequel le film Main-Stream-Memory puise largement.

Ugo Schiavi et Jonathan Pêpe, Main-Stream-Memory (image extraite de la vidéo, 2021.

Main-Stream-Memory
Coréalisé avec Jonathan Pêpe, ce court-métrage en images de synthèse est une véritable mise en abyme de l’exposition. Proche  de l’esthétique des paysages reconstitués par l’archéologie  sous-marine, l’univers du film, hyperréaliste, baigne dans une lumière ténébreuse. Mélancolique au premier abord, il se teinte d’un sentiment d’inquiétude, attisé par les anomalies physiques  et spatiales qui se multiplient dans le paysage. Embarqués, au plus près de l’eau, au cœur d’un îlot flottant fait de fragments d’architecture, de vestiges archéologiques et de déchets contemporains, nous dérivons aux abords de ce que serait Arles si elle était partiellement engloutie sous les flots, si l’industrie y avait marqué son empreinte, si les usines de Fos-sur-Mer avaient fini par  la coloniser. Une voix nous accompagne par intermittence, déversant un flot d’informations obscures, composé à la manière d’un cadavre exquis. Puis, brutalement projeté au fond de l’eau, nous suivons  un dense réseau de câbles et de conduits – vecteurs d’autres flux,  de l’énergie à l’information – et d’objets en tout genre : sarcophage, faune, gargouille, bois flotté, bidons, bonbonnes, silène, Aiôn, amphores, Neptune, chaland, trottinette, danseuse, César, Laocoon, Auguste… Ici, l’énumération fait sens. Elle révèle l’ampleur de  cette population/pollution noyée sous les eaux, elle restitue la richesse des sources iconographiques, l’épaisseur des temporalités et des cultures qui se superposent et s’entrecroisent. L’un des objets intrigue plus que les autres. Gisant dans la vase,  la gueule béante, il nous interpelle et laisse une impression  de déjà-vu… Et pour cause : il s’agit du double virtuel d’une œuvre présentée dans l’exposition, Gargareôn-Navigator. En jetant symboliquement une de ses œuvres au Rhône, Ugo Schiavi nous rappelle une réalité objective : avant d’être élevé au rang de trésor, le matériel archéologique extrait des fleuves est le résultat d’un  acte de négation. Qu’il s’agisse d’un simple ustensile domestique, d’une épave de navire ou de l’effigie d’une figure politique de l’Antiquité romaine accablée par la Damnatio memoriae (« condamnation de la mémoire »), tout est passé par le statut de déchet. Un déchet  qui peut ensuite passer au statut de simple témoignage historique ou de véritable chef-d’œuvre de l’histoire de l’art. Question d’époque, de culture, de perception. Ainsi, à défaut d’avoir croisé une quelconque créature mythologique sous le musée, qu’elle soit Drac ou Tarasque, nous retrouvons  dans le fleuve le visage éclaté d’une gargouille passée par le filtre  de l’imaginaire de l’artiste, qui serait tombée de la façade du  Grand Prieuré dont il était la sentinelle, pour reposer dans le lit du fleuve… La boucle est bouclée.

Ugo Schiavi, Favet Neptunus Eunt, musée Réattu, 2021.
Atelier d’Ugo Schiavi, Marseille, octobre 2021.
Atelier d’Ugo Schiavi, Marseille, octobre 2021.
Atelier d’Ugo Schiavi, Marseille, octobre 2021.
Ugo Schiavi, Léviathan (détail), musée Réattu, 2021.
Ugo Schiavi et - and Jonathan Pêpe, Main-Stream-Memory (image extraite de la vidéo, 2021.
Atelier d’Ugo Schiavi, Marseille, octobre 2021.

Publié et diffusé par – published and distributed by Immédiats, 67 rue du Quatre-Septembre,
13200 Arles, France. www.immediats.fr. Directrice  de la publication – Publishing Director Gwénola Ménou. Conception et réalisation graphique – Graphic design  Alt studio, Bruxelles et Solie Morin, Marseille. Corrections – Proofreader Stéphanie Quillon. Traductions – Translation Matthew Cunningham. Photogravure – Photoengraving Terre Neuve, Arles. Impression  – printer Petro Ofsetas. Crédits  photo – Photos credits François Deladerrière (vues d’atelier, vues d’exposition) © Digiscan 3D et  IMA Solutions pour les images 3D du film : Statue  de Neptune (RHO.2007.05.1966), Statue colossale d’Auguste (FAN.1992.215), Buste présumé de César (RHO.2007.05.1939), Chaland (RHO.2004.AR3.1). © L’artiste pour les œuvres, l’auteur pour le texte, Immédiats pour la présente édition. © The artist  for the works, the author for the text, Immédiats
for this edition. Abonnement annuel – Annual subscription 62 €. Prix unitaire papier – price per paper issue 6 €. Dépôt légal novembre 2021. Issn 1766-6465

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