Semaine 41.20 (no. 442) | Fabien Mérelle, faire corps avec la nature | La chapelle-espace d’art contemporain, Pôle culturel de la Visitation | Thonon-les-Bains

Première de la saison 2020-2021, l’exposition que consacre la chapelle de la Visitation à Fabien Mérelle s’inscrit dans le cadre de la programmation annuelle placée sous l’intitulé générique Penser le paysage. À l’écho de la formule de Paul Cézanne proclamant : « Le paysage se pense en moi et je suis sa conscience », celle-ci vise à accorder une place de choix à la question du paysage, entendue au sens le plus large qui soit. Aussi l’idée est de mettre en exergue comment les artistes appréhendent aujourd’hui leur rapport à la nature, non dans la simple littéralité d’une représentation mais en s’inventant d’autres pistes pour donner à voir leur conscience du paysage.

Semaine n°442, revue hebdomadaire pour l’art contemporain

Auteur : Philippe Piguet

Parution vendredi 16.10.2020

Édition papier, 16 pages, 4 €

Le printemps, 2016, encre et aquarelle sur papier 40 x 30 cm.

Faire corps avec la nature

Qu’il dessine sur une feuille de papier, sur un fragment de pierre ou sur un dessin d’enfant, qu’il réalise une sculpture ou met en place une installation, Fabien Mérelle, né en 1981 à Fontenay-aux-Roses (92), installé à Tours (37) depuis plusieurs années, constitue une œuvre singulière qui balance entre absurde, humour, prise de conscience environnementale et réflexion sur la condition humaine. Une œuvre qui est fondamentalement portée par l’idée de jeu, dans une appréhension homophone avec le je du pronom personnel. Le ludique et le biographique ne cessent en effet de se croiser dans son travail comme s’il n’était possible pour lui de l’envisager qu’à l’aune d’une histoire non seulement personnelle mais libre et fantaisiste. À l’instar de cet âge de l’enfance qui aime à jouer et déjouer les situations, les préoccupations et les interrogations de la vie au jour le jour. Ne dit-on d’ailleurs pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? Ils sont rares les artistes contemporains qui s’aventurent de ce côté-là du miroir tant les risques sont grands de céder à une forme d’esthétique de la naïveté, du futile ou du faux-semblant. Pour l’éviter, il y faut un véritable engagement, du corps et de l’esprit, une forte dose de distanciation critique et d’humour. Fabien Mérelle n’en manque pas et les choix qu’il a fait depuis plusieurs années de caler pour l’essentiel sa démarche dans un rapport au monde, extérieur et naturel, l’assurent d’un ancrage certain à l’idée générique de l’environnement – et plus particulièrement du paysage.
Poussant l’implication de sa biographie dans son œuvre en se mettant non seulement lui-même en scène, mais aussi les siens, dans d’improbables saynètes, les images qu’il crée et la façon dont elles adviennent procèdent d’un regard attentif sur le monde qui va de l’intime à l’universel. À l’écho de la phrase de Cézanne, mais à sa différence, Fabien Mérelle cherche davantage à vivre le paysage qu’à le penser. Voire à faire corps avec lui. « Parfois même, reconnaît-il, j’en arrive à m’imaginer que je deviens arbre, que je me confonds aux éléments naturels. » Le représentant de dos, la tête prolongée par un puissant tronc d’arbre, Bouture (2014) en est assurément l’illustration la plus explicite. Tout comme cet autre dessin, intitulé Planté là (2019), le représentant, seul, debout, dans un paysage désolé, entre deux-trois souches, cherchant irrésistiblement à faire racine. Ou ces autres, au thème récurrent de l’île, expression d’un lieu tout à la fois préservé et en potentiel devenir, comme l’acte l’image de sa femme, enceinte, figurée à l’avant-pointe de Son île (2015), le regard droit devant elle sur l’au-delà de l’image.

Planté là, 2019, encre et aquarelle sur papier, 30 x 46 cm. Galerie Keteleer, Anvers.

Dans cette intense relation à la nature, les œuvres de Fabien Mérelle nous en disent long de notre origine ; elles opèrent comme un rappel à notre attachement existentiel à la terre, nourricière et protectrice. Rien d’étonnant qu’il se soit donc saisi du motif de la cabane et qu’il en ait fait un véritable manifeste. « J’appartiens à une génération, dit-il, qui se trouve pour la première fois confrontée à la question primordiale de la survie de la planète… La cabane devient dès lors une figure symbolique de résistance, de refuge [titre de l’un de ses dessins], par rapport aux débords incontrôlés de notre société. » Et comme pour mieux affirmer de façon concrète ce choix, il lui donne un corps physique en constituant une installation faite de branches glanées ici et là, sur les bords de sa Loire voisine. Il s’y est mis tout d’abord en situation, en toute complicité avec ses enfants, dans une manière de posture performative préalable. La dimension proprement critique de sa démarche trouve là une expression mémorielle et ludique. Mérelle ne craint pas de composer avec un objet qui, d’apparence, pourrait ne ressortir que d’un simple jeu de gamin. Il sait la puissance de signe qu’il recèle et que, l’idée de la cabane appartenant à tout le monde, elle est une forme immédiatement perceptible et intelligible au regard de tout un chacun. Qui peut ainsi se l’approprier.
La richesse d’invention plastique et la variété des protocoles que met en jeu dans son travail Fabien Mérelle déterminent tout un monde de propositions plastiques qui ne fait l’économie d’aucun moyen d’expression. Il s’octroie même la liberté de prendre en compte certains de ses propres dessins d’enfant pour les augmenter d’une nouvelle mesure graphique et leur donner une nouvelle vie. Le Pont et Radeau (1985-2018) se voient ainsi affublés de discrètes anecdotes qui, tout en jouant de contrastes plastiques, viennent amplifier le sens de l’œuvre originelle. Ainsi, l’artiste s’est-il représenté, d’une part, en marche sur le pont, dont ne sait vers quel avenir il le conduit ; de l’autre, à bord d’un radeau de fortune sur la proue duquel il se tient debout, prêt à affronter les humeurs de la mer. Ailleurs, Mérelle se saisit de différents éclats de pierre, trouvés au fil de ses promenades, pour y dessiner sur leur plat soigneusement biseauté et préparé, la figure passagère d’un des siens. Dans un jeu d’ombre et de lumière qui est une autre façon de faire corps avec la nature.

Avant, 2012, encre et aquarelle sur papier, 42 x 30 cm. Collection particulière.

Où la démarche de l’artiste trouve sa singularité esthétique, c’est dans le recours à l’absurde, lequel engendre une dimension mi-comique, mi-tragique, des situations qu’il crée et lui permet de transgresser le pittoresque. Le choix qu’il a fait de se représenter toujours simplement vêtu de son pyjama et d’une chemise blanche ne tient pas à une forme d’humour facile mais au fait que, dès l’école des beaux-arts, n’ayant pas trouvé place dans l’atelier qu’il souhaitait, il fut contraint de travailler chez lui, le soir, en tenue d’intérieur. S’il a décidé par la suite de conserver ce type de vêtement, cela lui permet de relativiser la mesure de gravité de chaque scène imaginée en lui conférant cette qualité d’absurde qui la sauve de la simple facétie. Peut-être aussi pouvons-nous y voir l’expression d’une prise de distance par rapport à un état socialisé au bénéfice d’une intimité plus proche d’un état de nature. Dans tous les cas, ce choix ancre sa démarche à l’ordre de deux vecteurs structurants, l’autobiographie et la famille. Si c’est dans le creuset de son quotidien que Mérelle puise son inspiration, son œuvre n’en est pas moins nourrie tant par le cinéma burlesque de Buster Keaton et de Charlie Chaplin que par les dessins de Leonard de Vinci dont il possède une belle édition, à portée de sa main sur son bureau à l’atelier.

Page suivante / Next page Refuge, 2018, encre et aquarelle sur papier, 55 x 80 cm. Collection particulière.

À considérer son travail dans son étendue et tenter de caractériser le fil rouge des différentes saynètes qui le constituent, il apparaît que Fabien Mérelle instruit les termes d’une sorte de conte philosophique. Fort de la légèreté propre à ce genre, celui-ci ne se développerait pas dans un continuum narratif mais serait rythmé par tout un lot de ponctuations, tout à la fois réalistes et fictives, drolatiques et sérieuses, intimes et universelles. Des scènes et des gestes de la vie courante, vécus ou inventés, qui renvoient le regardeur à sa propre histoire et l’interrogent en son for intérieur.

Fragment n°2, 2019, encre sur pierre, 30 x 26 x 30 cm. Collection particulière.
Radeau, 1985-2018, encre et aquarelle sur papier, 32 x 49,5 cm. Galerie Praz-Delavallade, Paris.
Le Pont, 1987-2018, crayon, encre et aquarelle sur papier, 21 x 29 cm. Galerie Praz-Delavallade, Paris.

Publié et diffusé par – published and distributed by Diffusion pour l’art contemporain, 67 rue du Quatre-Septembre, 13200 Arles, France. www.immediats.fr.
Directrice de la publication – Publishing Director Gwénola Ménou. Conception graphique – Graphic design Alt studio, Bruxelles. Coordination et réalisation graphique – Coordination and execution Laurent Bourderon. Corrections – Proofreader Stéphanie Quillon. Traductions – Translation Lauren Broom. Photogravure – Photoengraving Terre Neuve, Arles. Impression – printer Petro Ofsetas. © L’artiste pour les œuvres, l’auteur pour le texte, Diffusion pour l’art contemporain pour la présente édition. © The artist for the works, the author for the text, Diffusion pour l’art contemporain for this edition. Abonnement annuel – Annual subscription 62 €. Prix unitaire papier – price per paper issue 4 €. Dépôt légal octobre 2020. Issn 1766-6465

Murmuration (détail), 2015, encre et aquarelle sur papier, 70 x 50 cm. Collection particulière.

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