Semaine 39.20 (no. 441) | Lucia Guanaes, (Re)générations au cap Lardier | Parc national de Port-Cros

Été 2017, dans le département du Var. Le 24 juillet, un incendie se déclare en fin de journée dans une zone littorale boisée du territoire de La Croix Valmer. Il s’étend à une vitesse sidérante au massif de la commune voisine : Ramatuelle. Les conditions de risque – sécheresse et vent violent – sont au maximum. En trois jours, malgré la mobilisation des services de secours, le feu va dévaster plus de 500 hectares d’espaces naturels classés. Les sites du cap Lardier et du cap Taillat, emblématiques pour leurs paysages littoraux et leur exceptionnelle biodiversité, vont perdre un important patrimoine de forêt méditerranéenne et d’espèces protégées. Après la phase de lutte et d’évaluation le Conservatoire du littoral, propriétaire, le Parc national de Port-Cros, le CEN PACA et les communes, gestionnaires ont mis en œuvre des travaux d’urgence pour sécuriser le site.

Semaine n°441, revue hebdomadaire pour l’art contemporain
Auteur : Sophie Lecat
Parution vendredi 25.09.2020
Édition papier, 16 pages, 4 €

Lucia Guanaes, Domaine du cap Lardier, automne 2019 / printemps 2020.

Parallèlement, l’établissement a aussi engagé avec ses partenaires, notamment scientifiques, une profonde réflexion sur l’avenir de ce territoire sinistré, s’interrogeant à la fois sur le principe de naturalité (faut-il intervenir ou laisser faire la nature ?), sur la notion de paysage (essentielle pour la population et les visiteurs) et sur la nécessité de prendre en compte le changement climatique qui impacte déjà la nature, favorisant la dominance d’espèces végétales sensibles au feu et celles qui contribuent à sa récurrence.

Plusieurs protocoles d’expérimentation sont alors lancés pour affiner la réponse à ces questions et l’idée d’un projet germe : faire du cap Lardier un espace de référence pour la restauration post-incendie.

Baptisé Cap Phœnix, ce projet novateur et ambitieux, appuyé par le Conservatoire du littoral, a reçu le soutien financier majeur de la Fondation Total. Il a bénéficié en outre de fonds européens et aussi de partenariats publics, scientifiques et privés3.

Programmé sur trois ans, le projet Cap Phœnix vise en premier lieu à rechercher et tester différentes techniques de restauration post-incendie. Celles-ci font appel à des solutions « fondées sur la nature » dans le but de permettre au site de retrouver ses qualités paysagères dans des délais raisonnables.

C’est dans le cadre de cette dernière ambition que s’inscrit le projet (Re)générations, volet culturel et artistique de Cap Phœnix. Il s’agissait tout d’abord de garder une trace, réaliser un travail de mémoire autour de l’incendie de juillet 2017, et ensuite de rendre visible le travail avant et après l’incendie effectué par les agents du Parc national de Port-Cros mais aussi par les autres acteurs : pompiers, gestionnaires, scientifiques, élus locaux, associations, bénévoles, etc.

Ce projet inaugure un cycle de résidences artistiques intitulé Les Hivernants que le Parc national de Port-Cros initie sur le territoire. Selon son directeur Marc Duncombe, « Il s’agit, comme son nom l’indique, de résidences itinérantes organisées hors saison pour ouvrir aux artistes invités d’autres perspectives et de nouvelles approches sur ces paysages d’exception. D’autre part, les artistes, par leur présence, peuvent apporter une vision poétique et imaginaire, renforçant ainsi le dialogue entre art et nature. »

Lucia Guanaes est ainsi la première artiste invitée en résidence par la Parc national de Port-Cros, sur une proposition de Sophie Lecat, en charge de ce projet. En 2019, la photographe franco-brésilienne a réalisé un repérage sur l’île de Port-Cros dans le Vallon de la Solitude. Ce travail, et ensuite les méga-feux qui ont meurtri l’Amazonie, ont été le point de départ de cette résidence au cap Lardier.

« Il nous a semblé qu’il y avait une adéquation entre le travail photographique de Lucia Guanaes, le sujet, l’équipe du cap Lardier et le choix de ce site. C’est une artiste engagée, proche des gens, qui a travaillé au Brésil et a souvent abordé la question des espaces vécus. Elle s’est aussi intéressée à la perception de l’homme sur son environnement et à la place de la nature dans l’imaginaire contemporain », précise Sophie Lecat.

La photographe a été impressionnée par l’impact du feu sur le site. Elle commence alors à s’immerger dans la documentation technique constituée par Benoît Berger pour l’Observatoire photographique du Domaine du cap Lardier qui rend compte de la régénération de la nature, semaine après semaine.

« Dans le projet (Re)générations, j’ai cherché plutôt à restituer visuellement l’idée, le sentiment d’une forêt rêvée qui prédomine autant dans mon imaginaire que dans l’imaginaire collectif. Cela m’a semblé être un regard en totale complémentarité avec l’approche scientifique et botanique. », souligne Lucia Guanaes.

La photographe a été accueillie au cap Lardier lors d’un premier séjour en résidence à l’automne 2019 puis au printemps 2020. C’est le fruit de ces deux séjours en immersion qu’il est proposé de découvrir ici.

Parce que ces incendies n’ont pas seulement laissé des traces sur la nature, mais aussi, profondes et durables, sur les témoins de cet événement, le projet (Re)générations associe à la résidence artistique, un travail de collecte de témoignages sur – et autour de – l’incendie, recueillis par la journaliste Emmanuelle Pouquet. 

La violence… et le silence
« C’est d’une violence inouïe ! Tout craque. Le gaz libéré par le maquis dans le vallon où le feu a pris, forme une poche de gaz qui explose. Une boule de feu de 40 mètres de haut, poussée par le vent, va mettre le feu 800 mètres plus loin. Les pompiers encerclés… Et ensuite… le silence. L’impression d’être les derniers hommes sur terre. Plus d’oiseaux, plus d’insecte. On a vécu ça comme la fin d’un monde. Je n’étais pas préparé… Nos sens ne sont pas préparés à ça ! »
Camille Casteran, Chef de secteur, Parc national de Port-Cros, Domaine du cap Lardier.

Du paradis à l’enfer
« Le cap Lardier, c’est un endroit magique. C’est un paradis. Et là, on est passé du paradis à l’enfer. On est montés sur les collines, on marchait dans cet enfer noir, l’odeur de brûlé, le silence… On n’entendait plus rien, pas un bruissement de feuille. Des paysages lunaires, c’était atroce. »
Catherine Hurault, adjointe au maire de La Croix Valmer, en charge de l’environnement, la culture, des associations et du développement durable.

Garder une trace

Je suis arrivée au Parc national en octobre 2017, juste après l’été des incendies du cap Lardier.
Les esprits n’étaient pas encore apaisés. Je me souviens très bien de ma toute première visite sur le massif avec mes collègues du Parc national. La découverte de ces paysages noirs et calcinés m’a beaucoup impressionnée ; leur récit de fin du monde aussi. J’ai ressenti de la colère dans la voix de Camille Casteran, chef de secteur du cap Lardier et surtout un sentiment de désarroi. La sérénité de son collègue, Pierre Lacosse, nous a permis de dépasser cette première impression de cataclysme et de construire tous ensemble l’après.

Ces deux sentiments contradictoires laissaient entrevoir un avenir possible. Ce qui nous a aussi beaucoup marqué c’est la mobilisation de tous ces bénévoles quand nous sommes venus participer aux premières opérations de fascinage avec des personnes de tout âge et de toute condition : ils étaient si volontaires et profondément attachés à ce site. Je me suis sentie d’une certaine façon leur obligée. Mais comment restituer cette mémoire des incendies ? Quand nous avons présenté le projet de résidence artistique aux habitants de La Croix Valmer, la présidente de la MJC a eu une parole qui a fait écho : « Au fond, ce que vous allez faire, c’est un travail de mémoire. »

Réparer le vivant
Après la colère, le temps de la reconstruction est venu. Accompagnées de Pierre Lacosse, nous avons arpenté le massif une première fois avec Lucia Guanaes et nous avons été frappés par ces souches calcinées, ces arbres tordus, et le pouvoir hypnotique que ces traces exerçaient sur notre imaginaire. C’était un véritable champ de bataille, une sorte de « mémorial du feu » figé dans un grand silence, d’une beauté brute et d’une puissance incroyable comme un instantané photographique. Nous nous sommes dit que nous pouvions apporter un autre regard sur cet épisode.

J’ai vraiment compris en écoutant le récit des témoins directs, cet état de sidération face à une force, une violence qui nous dépasse. Je l’ai éprouvé, avec un sentiment de perte irréparable, après l’incendie de Notre-Dame. Le temps qui s’arrête. L’incrédulité devant un paysage familier que l’on ne reconnait plus.

Correspondances artistiques
Je chemine avec le travail photographique de Lucia Guanaes depuis plus de dix ans et ses derniers travaux sur la ville de São Paulo, ces vues de figures fantomatiques avaient quelque chose à la fois de dérangeant et de poignant, « d’une inquiétante étrangeté ». Il y a chez elle une vision très humaniste sans voyeurisme ni trivialité. Sa relation au territoire est à la fois ténue et palpable dans des espaces vécus souvent indéterminés. C’est la force plastique de ses images, très cadrées et construites, qui produit un écho profond chez celui qui les regarde. Un véritable choc visuel.

Il m’a semblé qu’un regard extérieur artistique et photographique sincère pouvait rentre compte de cette mémoire douloureuse, de cette résilience de la nature et des hommes. C’est dans cet esprit que nous avons construit cette résidence en territoire pour témoigner de la mémoire des lieux et du travail des hommes.

Arpenter le massif forestier
Je me suis dit que si le temps faisait son œuvre sur les espèces et les milieux naturels, le travail en résidence devait aussi éprouver le rythme des saisons pour produire une forme de réminiscence salutaire.

Il s’agit pour le Parc national de la première expérimentation d’une résidence artistique sur le mouvement des paysages et la relation entre art et nature. J’avais le sentiment, connaissant l’équipe du cap Lardier, sa générosité et sa bienveillance, qu’une rencontre pouvait s’accomplir entre deux mondes qui se côtoient rarement : celui de la création artistique et celui des forestiers, des botanistes et des scientifiques. Susciter un regard croisé sur un même objet, « un travail sur le motif » dans la nature comme les peintres en forêt de Fontainebleau au 19e siècle.

La photographie est un art du présent, accessible à tous sans filtre car tout le monde est photographe amateur, encore plus aujourd’hui qu’hier. De son côté Lucia Guanaes a expérimenté et fait évoluer sa technique photographique au fil de la résidence en se plongeant dans cette réalité. Ce qui nous frappe le plus c’est sa vision à la fois poétique et puissante des souches calcinées. Les arbres sont comme des personnages qui nous tendent les bras dans un paysage de désolation.

Il me manquait des éléments de cette « mémoire d’incendie ». Nous avons alors décidé de collecter des matériaux documentaires, puis des témoignages. Ce travail a été confié à Emmanuelle Pouquet, journaliste. Il s’apparente à une démarche ethnographique qui est venue enrichir le travail artistique en résidence. Le titre
(Re)générations s’est alors imposé, tout naturellement.

J’ai véritablement compris, à la lecture des témoignages de mes collègues du Parc national et des témoins directs des incendies, qu’habiter ce paysage engage à lui restituer ce qu’il vous a donné : force, beauté et sérénité. C’est un sentiment très fort et un message d’espoir.

Sophie Lecat, Chargée de mission,  Parc national de Port-Cros, Historienne de l’art

De la lune aux alpages fleuris
« Trois semaines après les feux, les chênes, les pistachiers, les souches refont des pousses vertes. Les asperges qui pointent… Ça c’est génial ! À l’automne, on réalise que dans la litière, il y a des réserves de graines. Des plantes vivaces qui s’expriment parce qu’elles ont retrouvé de la lumière. Et, à partir d’avril-mai, on trouve une végétation d’alpage avec des chardons d’un mètre de haut. On est passés de la lune à des alpages fleuris, avec des papillons et des bois brûlés qui dépassent au milieu ! »
Pierre Lacosse, agent du Parc national de Port-Cros, secteur du cap Lardier.

Laisser faire la nature

« Après l’incendie, tout le monde voulait agir, ça partait dans tous les sens. Certains étaient aussi sur de vieux réflexes : il faut replanter… L’évènement a eu ceci de positif qu’il a permis d’acquérir une expérience certaine dont les points-clés sont de ne pas se précipiter et de laisser, autant que possible, faire la nature. »
Philippe Gondolo, chargé de mission, Conservatoire du littoral, Délégation Provence-Alpes-Côte-d’azur.

« Si je devais décrire le travail de Lucia, je parlerais de cet « œil » qu’a l’artiste pour dénicher dans le chaos ces sculptures si particulières, cette âme qui habite les morts et les vivants. Je trouve incroyable de faire ressortir de belle façon quelque chose qui pourrait sembler si triste ou si laid. Pour moi c’est comme si je découvrais un monde que je côtoie au quotidien et qui m’échappe. Lorsqu’il est exposé par l’artiste il est transcendé, transmuté en un autre monde que l’artiste a su capter. C’est ça l’art non ? Nous montrer, sans tricher ce que nous ne voyons pas. »
Pierre Lacosse, agent du Parc national de Port-Cros, secteur du cap Lardier.

Publié et diffusé par Diffusion pour l’art contemporain,  67 rue du Quatre-Septembre, 13200 Arles, France.  www.immediats.fr.
Directrice de la publication Gwénola Ménou.  Conception graphique Alt studio, Bruxelles.  Coordination et réalisation graphique Laurent Bourderon. Rédaction et entretien Emmanuelle Pouquet.  Corrections Stéphanie Quillon.  Relecture Emmanuelle Pouquet, Sophie Lecat.
Photogravure Terre Neuve, Arles.  Crédits photo Lucia Guanaes.  Impression Petro Ofsetas.  © L’artiste pour les œuvres, Diffusion pour l’art contemporain pour la présente édition.  Abonnement annuel 62 €.  Prix unitaire papier 4 €.  Dépôt légal septembre 2020. Issn 1766-6465

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