SEMAINE 27.21 (NO. 449) Anne-Sophie Emard | Les Éperdus | Pile-Pont Expo | Saint-Gervais-les-Bains

Moi je suis vraiment moi quand je suis en haut.
En bas t’es qui alors ?
… Je sais pas.

Les paroles de celles et ceux qui vivent avec elle en ligne de mire en témoignent. La montagne, il est inconcevable d’en faire abstraction. Elle remplit leur champ de vision et le lien qu’elle tisse avec les vivants ne rompt pas. Ce lien, l’artiste plasticienne Anne-Sophie Emard l’explore dans un dispositif filmique asservi aux changements météorologiques de la station météo du Requin située dans le massif du Mont-Blanc. À partir des témoignages d’hommes et de femmes, d’enfants et d’adultes, six personnages prennent vie à travers la figure d’une seule comédienne pour incarner cette « famille symbolique de la montagne ». Leurs récits s’entremêlent dans un dispositif immersif qui plonge le visiteur dans une atmosphère de haute montagne et révèle les émotions que provoquent ces massifs sur les individus vivant à leurs pieds ; comme si la montagne écrivait leur vie.

Pile-Pont Expo n’est pas un lieu d’art contemporain comme les autres. Surplombant le Bonnant, arrimé dans la roche au pied du Mont-Blanc, c’est un lieu atypique qui forme une cathédrale de béton au cœur de la montagne, dans la commune de Saint-Gervais. Chaque année, un artiste est invité à proposer une œuvre in situ qui plonge le public dans une histoire différente. Anne-Sophie Emard, artiste multimédia, est venue en résidence à Saint-Gervais afin de créer une installation immersive, faite d’image, de son, de lumière, de vent et de brouillard, visible de juin à septembre 2021.

Emma Legrand, commissaire de l’exposition

Semaine n°449, revue hebdomadaire pour l’art contemporain
Texte : Emma Legrand, Anne-Sophie Emard
Parution vendredi 02.07.2021
Édition papier, 16 pages, 4 €

Woman / Les Éperdus, 2021, dessin numérique de Laurent Savoie, Paintblack Editions.
Anne-Sophie Emard, Les Éperdus, 2021, image extraite du film diptyque.

Extrait de la voix de Woman

Il faut avoir confiance en la vie quand ils partent comme ça.
Il y a des fois où je me dis : oh lala, j’ai pas de nouvelles…
Pourquoi, j’ai pas de nouvelles ?
Et puis se dire : bon potentiellement il n’y a peut-être pas de réseau.
Pourquoi il y aurait eu quelque chose ?
Il n’y a pas de raison.
Il fait bon.
Il fait froid.
C’est compact

Anne-Sophie Emard, Les Éperdus, 2021, image extraite du film diptyque.
L'enfant / Les Éperdus, 2021, dessin numérique de Laurent Savoie, Paintblack Editions.

Extrait de la voix de l’enfant

Je veux être chasseur.
Et conduire un avion aussi !
Aller tout en haut en avion !
Moi un jour, j’ai vu un avion de chasse qui a glissé sur la glace. Pfooooouuuu, ça a traversé !
L’avion de chasse a traversé le glacier !
Il a fait un trou dans la montagne.

Anne-Sophie Emard, Les Éperdus, 2021, image extraite du film diptyque.
La fille / Les Éperdus, 2021, dessin numérique de Laurent Savoie, Paintblack Editions.

Extrait de la voix de la fille

Sincèrement, je ne vois pas comment j’aurais pu ne pas revenir.
C’est comme si c’était un cordon accroché quelque part et qu’un jour ou l’autre ça mouline, tu vois ?
Tu es un poisson qui a essayé de partir un peu loin.

Les Éperdus, Anne-Sophie Emard

Observer, prélever puis traduire en fabriquant des images est mon occupation principale. Je vais décrire ici la fabrication de celles que j’ai réalisées pour Les Éperdus à Pile-Pont Expo. Pour compléter cette description, j’ai convié d’autres images, celles de l’artiste Laurent Savoie qui a imaginé l’affiche de l’exposition. La revue comprend donc six dessins numériques, chacun représentant le portrait d’un personnage central de l’œuvre. Ces représentations m’ont suivie dans le processus de création.

Les Éperdus est une œuvre multimédia pour laquelle j’ai été accompagnée de Pierre Levchin pour la logistique du projet, la prise de vues et la création sonore. Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce projet, nous venions de terminer mon film F comme fleuve, moyen métrage documentaire sur la mémoire de l’hôpital psychiatrique de Clermont-Ferrand1. Ce film a reçu un prix de la SCAM en 2020 ce qui a renforcé mon désir de me lancer dans un nouveau projet filmique reposant sur une approche documentaire.

En résidence à Saint-Gervais-les-Bains, j’ai très vite eu envie de faire un film traitant de l’influence de la montagne sur les individus vivant à ses pieds. À partir d’entretiens réalisés avec des personnes imprégnées par cet environnement (guide et sa famille, alpiniste, artiste, glaciologue), j’ai imaginé six personnages principaux inspirés par ces rencontres, je les ai désignés ainsi : l’enfant, la fille, Woman, le guide, le patient, l’artiste. C’est autour d’eux et des extraits de ces différents entretiens que le film et l’exposition se sont élaborés. La comédienne Anne Gaydier les interprète tous les six, en présence à l’image ou en voix off. Elle personnifie une conteuse qui se mettrait en scène en endossant le rôle de chaque personnage de l’histoire qu’elle nous raconte. Le tournage s’est déroulé dans trois lieux : un mazot (petit chalet typique des Alpes), à Pile-Pont Expo et le studio imagO à Clermont Métropole.

Une hypothèse s’est présentée rapidement, celle d’utiliser les conditions météorologiques de la haute montagne souvent imprévisibles. Il me semblait intéressant de les relier à la question des émotions présentes dans les différents récits. J’ai travaillé avec Pierre Levchin et le développeur Jean-Éric Godard, qui m’ont proposé de réaliser un programme informatique relié au dispositif de l’exposition. Ce programme transforme les informations d’une station météorologique située en altitude dans le massif du Mont-Blanc (la station météo du Requin installée par la fondation Eau, Neige & Glace, au pied de la dent du Requin et de l’aiguille du Plan, dans le massif du Mont-Blanc). En quasi temps réel, les données traitées par la station sont recueillies par le programme informatique : l’ensoleillement, la température, l’humidité et le vent. Le programme dicte tous les quarts d’heure un comportement au contenu de l’exposition et déclenche des appareils présents dans le lieu : un éclairage, une machine à brouillard, un grand ventilateur, deux écrans diffusant le film en diptyque, un système sonore immersif. Une grande photographie imprimée sur textile, suspendue au plafond au centre du lieu, est soumise elle aussi aux conditions météorologiques, de manière indirecte par les effets produits par l’action de la lumière, de la machine à brouillard et du ventilateur.

Les différents états du temps qu’il fait en montagne reconditionnent, chaque jour et à différents moments de la journée, l’environnement scénographique de visionnement ainsi que le contenu du film.
Pile-Pont Expo, ce lieu d’exposition atypique, déconnecté de toute pratique quotidienne et ordinaire, est un espace d’investigation qui semble en marge du monde et de ce fait, il se prête véritablement aux expériences sensorielles faisant appel à des mises en relation différentes. Je l’assimile à une zone de flottement où subsistent les échos de cette nature majestueuse qui l’entoure. Dans ce lieu, il me semble envisageable de proposer l’expérience du lien indéfectible que certains vivent avec la montagne, par procuration ou plutôt par une tentative, dans l’exposition, de transposition de cette réalité vécue par ses protagonistes. Mon objectif reste primitif mais me semble essentiel, je l’ai retrouvé dans les mots de Josée de Vérité qui a inspiré le personnage de l’artiste de mon film.
… Et de là c’est pour refaire vivre un petit peu…
Pour refaire vivre… ces histoires.
Chacune et chacun de nous en choisit la manière et la matière.

Anne-Sophie Emard, Les Éperdus, 2021, image extraite du film diptyque.
Le patient / Les Éperdus, 2021, dessin numérique de Laurent Savoie, Paintblack Editions.

Extrait de la voix du patient

Ça ne me dérangerait pas de partir seul.
Peut-être que je ne le fais pas parce que je n’ose pas…
Mais faire un bivouac… Oui c’est ça, c’est la solitude extrême.
C’est le silence.
C’est le lever du soleil.
C’est le coucher du soleil.
Et alors là,
je pense qu’on oublie tout.

Le guide / Les Éperdus, 2021, dessin numérique de Laurent Savoie, Paintblack Editions.
Anne-Sophie Emard, Les Éperdus, 2021, image extraite du film diptyque.

Extrait de la voix du guide

À l’époque, il assurait le secours en montagne parce qu’il n’y a pas eu de service d’État avant 1962. Donc il faisait le secours gratuitement.
J’ai vu des centaines et des centaines de fois mon père partir, aller secourir des gens et revenir en disant : « Ouais ben là tu vois, il est mort. Il a fait une faute. »
Pour nous c’était pas… on n’avait pas de croyances, on n’avait pas de peurs.
On n’avait pas de peurs parce que, moi, par personne interposée, j’étais déjà un peu dans la montagne.

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Directrice de la publication – Publishing Director Gwénola Ménou. Conception graphique – Graphic design Alt studio, Bruxelles. Réalisation graphique – Graphic execution Laurent Bourderon. Corrections – Proofreader Stéphanie Quillon. Traductions – Translation Jesse Kirkwood. Photogravure – Photoengraving Terre Neuve, Arles. Impression – printer Petro Ofsetas. © L’ artiste pour les œuvres, les auteurs pour les textes, Immédiats pour la présente édition. © The artist for the works, the authors for the texts, Diffusion pour l’art contemporain for this edition. Abonnement annuel – Annual subscription 62 €. Prix unitaire papier – price per paper issue 4 €. Dépôt légal juin 2021. Issn 1766-6465

Anne-Sophie Emard, Les Éperdus, 2021, image extraite du film diptyque .

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