Semaine 16.22 (no. 455) | Hélène Bellenger, Bird-Watchers | Maison forte de Hautetour | Saint-Gervais-les-Bains

En résidence à Saint-Gervais Mont-Blanc, Hélène Bellenger a été invitée à poursuivre ses recherches et expérimentations autour des représentations de la haute montagne. Par le vocabulaire de la photographie, de la collection d’images et de l’installation, la photographe plasticienne a puisé dans les archives de la Maison Forte de Hautetour, des Amis du Vieux Chamonix et de la collection Payot, pour questionner de manière plus large la construction historique, culturelle et technique du regard que nous portons sur ces paysages alpins. Véritable cheminement au sein des représentations du massif du Mont-Blanc à travers les âges, l’exposition Bird-Watchers interroge ainsi les rouages de la création d’un paysage icône de notre culture visuelle, devenu aujourd’hui à la fois logo, marque et support de communication.
Emma Legrand, commissaire de l’exposition

Semaine n°455, revue hebdomadaire pour l’art contemporain
Auteur : Jean Chamel, anthropologue, université de Lausanne
Parution vendredi 22.04.2022
Édition papier, 16 pages, 4 €

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Hélène Bellenger voit jaune
Auteur : Joerg Bader

Mont-Blanc, ce lieu-dit indique la commune en Haute-Savoie où Hélène Bellenger présente son exposition Bird-Watchers : Saint-Gervais Mont-Blanc. Blanche est la neige sur les sommets tout autour et si vous prenez le tramway du Mont-Blanc jusqu’au Nid d’Aigle, vous avez même une vue imprenable sur la neige éternelle du glacier de Bionnassay. Le titre Bird-Watchers est emprunté par l’artiste aux phénomènes transmis par les chercheurs Law et Lynch qui ont observé qu’une certaine classe moyenne d’Américains traverse le globe pour observer des oiseaux. Mais les bird-watchers ne voient que ce qu’ils ont déjà appris des manuels et sont aveugles sur le terrain. L’artiste nous questionne : que voyons-nous quand nous regardons le Mont-Blanc ? Quel filtre d’image détermine notre regard ? Sommes-nous tous des Mont-Blanc-watchers ?

C’est en vue d’oiseau qu’Hélène Bellenger nous entraîne avec sa performance vers un voyage dans le temps, à l’exemple de trente-six images qu’elle a choisies représentant la fameuse montagne. Couche après couche, image après image, elle nous fait parcourir les vues du massif du Mont-Blanc dans sa magnificence publicitaire, que ce soit dans des annonces pour les bains de Saint-Gervais ou sur les étiquettes des bouteilles d’eau minérale d’Évian, voire des prospectus touristiques du siècle dernier. Mais elle ne s’arrête pas aux images mercantiles. Toutes sortes d’images vernaculaires passent en revue, tels des albums de famille et autres images graphiques. Elle creuse jusqu’aux premières représentations du toit de l’Europe, s’éloignant au fur et à mesure d’une iconographie idéalisante. L’ultime image, une gravure, met en scène le dernier d’une cordée, glissant dans une fente de glace. Le voyage en images que l’artiste nous propose s’arrête après deux cents ans.

Démarrant avec une image trouvée sur le réseau social Instagram, les images proposées s’éloignent de plus en plus du blanc – blanc comme la pureté, la santé, le yaourt – pour aller vers la montagne menaçante, voire terrifiante des siècles précédents. La première mention du « mont Blanc » paraît être faite en 1685 par le géomètre et astronome genevois Nicolas Fatio et son frère Jean-Christophe. L’oronyme qu’ils utilisent en dit long sur le rapport que les Savoyards et Genevois entretenaient pendant des siècles avec le massif alpin. Ils l’appelaient la « Montagne maudite ». Ce n’est pas étonnant que la toute première représentation du plus haut sommet européen le montre comme une masse sombre, sans aucune crête blanche. Peinte par Konrad Witz en 1444, le tableau La Pêche miraculeuse devient la première représentation d’un paysage existant. Sur la droite, on peut identifier une porte de la ville de Genève et au fond, juste à droite du milieu, le « Mont maudit ». L’effroi, ou du moins le désintérêt, pour les Alpes chez les habitants des contrées montagneuses, et du Mont-Blanc plus spécifiquement, est patent. Les premières vues fidèles de la montagne la plus mythique de nos contrées datent seulement de 1773. Horace Bénédict de Saussure, le premier scientifique qui s’est intéressé au Mont-Blanc, avait commandé au peintre et musicien Marc-Théodore Bourrit toute une série de dessins.

Pour la performance d’Hélène Bellenger, nous épousons la vue plongée d’un aigle sur le travail iconographique qu’a opéré l’artiste en levant des petits trésors dans la collection Payot, dans les archives des Amis du vieux Chamonix et sur le lieu de résidence où elle a conçu l’exposition, la Maison forte de Hautetour à Saint-Gervais.

Durant la performance, visible sur une vidéo, l’artiste enlève une image après l’autre. Cette « pyramide » d’images sur des supports en tissu est présentée au sol sur un socle rehaussant légèrement les images. À la surprise du public, une importante partie des bordures sont teintées de jaune, allant de la sépia à l’orange. Ce n’est pas le blanc immaculé qui domine, mais un jaune sale, un peu comme la neige couverte par le sable venu du Sahara ces deux derniers hivers.

C’est sur une photographie d’un coucher de soleil en bord de mer inondé d’orange et agrandie au format poster qu’un mot inscrit et entouré au feutre détonne : « Montagne ». L’artiste a repris la photographie d’un album de famille anonyme. Le mot « Montagne », comme en contrepoint à l’image de la mer, véhicule un nombre incalculable d’images, à l’égal du mot « Mont-Blanc ». C’est cette abstraction que l’artiste traite avec l’exposition Bird-Watchers. La tension entre un mot ou un nom et sa force évocatrice d’images.

 Opposé au mur avec le poster déployé en plusieurs exemplaires superposés, sont accrochées des photographies d’une facture classique. Elles représentent des abstractions d’un paysage montagneux enneigé, alternant entre le noir des rochers et le blanc de la neige. Nous apercevons au deuxième regard que le support de cette image est une tôle de voiture identifiable grâce à une poignée de porte de voiture.

Hélène Bellenger vise notre économie contemporaine où tout est marchandisé, pas seulement les choses. Dans le cas du Mont-Blanc, ce ne sont pas ses rochers, ses glaces et ses neiges qui deviennent marchandise, mais ses images. Les logos, les « icônes » (un autre mot vidé de sens par l’industrie de la communication), les images et les représentations sont tous détachés de leurs origines. Après le travail aliéné dans une première phase du capitalisme, nous sommes maintenant aussi aliénés par ce que nous consommons. Et notre consommation est pour une très importante partie de l’ordre du signe, du symbole, de l’image. « La marchandise est plus réelle dans son abstraction que dans sa forme concrète. Ce qui est le cas quand les objets deviennent si pauvres qu’ils ne parviennent à exister que par la représentation imaginaire qu’on s’en fait. En poussant au parallélisme l’analogie entre signe et marchandise, Jean Baudrillard réduit à un code ce qui est en fait le mode de domination de la valeur, c’est-à-dire de la richesse capitalisable. Il en appelle donc logiquement à une critique de cette économie politique générale (où les signes sont immédiatement marchandises, et où les marchandises sont immédiatement signes) sur le modèle de la critique, par Marx, de l’économie politique bourgeoise. » Ces lignes de Gérard Briche[1] au sujet de Jean Baudrillard cernent le propos de l’artiste. Il poursuit : « C’est la réalité même du capitalisme, car la fin des marchandises n’a jamais été de présenter une utilité pratique pour les hommes, même si cette réalité apparaît aujourd’hui dans toute sa nudité [“Le monde de la marchandise est montré comme il est.” Guy Debord, La Société du spectacle, 1967, thèse 37]. Si la séparation du signe et du monde peut n’être qu’une fiction[2], la séparation du monde de la marchandise et du monde vécu, elle, n’en est pas une, et elle a pour nom l’aliénation. Dans le monde de l’aliénation achevée que Guy Debord nomme société du spectacle, l’usage même des choses n’a cours que sous la forme de la consommation des marchandises, et la vie concrète est supplantée par la réalité du spectacle [Le spectacle n’est pas seulement le serviteur du pseudo-usage, il est déjà en lui-même le pseudo-usage de la vie.” Op. cit., thèse 49]. »

Hélène Bellenger pousse un cran plus loin. Elle nous lance le pari que nous ne voyons que ce que nous avons déjà vu. Elle met à nu notre perception du réel tangible. Elle montre comment est filtré notre regard par les images se référant à ce réel précis. C’est d’une certaine façon le propre de l’usage capitaliste de la photographie à ses débuts. C’était d’ailleurs une des forces immédiates de la photographie naissante. Très vite, dès la première moitié du 19e siècle, des ateliers de photographes occidentaux fortunés des grandes capitales lançaient, aux quatre coins du monde, des opérateurs à ce qu’ils apportent des prises de vue des pyramides du Caire, du Taj Mahal, de l’Alhambra de Grenade ou encore du Mont-Blanc. Ces photographies étaient les premières turbines du tourisme naissant. Principalement des rentiers de bourses des grandes capitales prenaient par la suite les routes et les mers pour contempler ces lieux découverts sous forme de reproduction photographique, tels nous lambda d’aujourd’hui qui découvrons d’abord sur le site d’EasyJet les villes que nous allons visiter plus tard, en réel.

Hélène Bellenger, productrice elle-même d’images – on la connaît entre autres comme excellente photographe –, s’intéresse dans le cas du Mont-Blanc pas tellement à ce conglomérat de rochers attirant tant de scientifiques, d’aventuriers, d’artistes et autres écrivains depuis bientôt trois cents ans, pour rendre compte du plus haut sommet des Alpes, ou pour lamenter de la peau de chagrin grandissant sous l’effet du surchauffement de la mer de Glace, ou tout simplement pour un frisson d’un sublime romantique. L’artiste s’intéresse à l’image que nous nous sommes faite de ce lieu couvert de neige éternelle à travers les siècles. Elle part du présent avec des images qui nous montrent le monstre domestiqué et nous enfonce de plus en plus dans le passé jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’images du Mont-Blanc et que notre regard tombe sur le socle blanc : un écran de projection pour images dans la perspective d’un dieu mort.

[1] Gérard Briche, « Baudrillard lecteur de Marx », Lignes 2010/1 (no 31), p. 87-100.

[2] Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe, 1972, Gallimard, coll. Tel (no 12).

Catégorie: Semaine

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