Stéphane Pichard, Ce que voient les oiseaux | Galerie quatre, Arles | 03.07.2020

Auteur : Stéphane Pichard

Paf a décidé de renommer sa chienne. Formaldéhyde est une boule cancéreuse recouverte de poils. Des touffes, elle en perd souvent. Mélangées à l’argile, ça peut donner un isolant plein d’affection. Il doit choisir les matériaux et leur agencement sans se laisser distraire par les boules de poils et leurs déplacements si légers à la surface du carrelage. Paf bricole une bicoque dans une ville côtière et finalement se décide pour Aldéhyde.
Et ce mercredi matin, tandis qu’Aldéhyde tente d’attraper sa queue, comme une gymnaste tourne un ruban parfaitement circulaire dans l’espace, il enjambe sa chienne d’un petit saut.

Clic clac

Eulalie déclenche. C’est bien, la prise de vue ; tandis que les bobines s’entassent dans le frigo. Le développement, elle l’a abandonné aussitôt. La pellicule, déroulée dans le boîtier puis enroulée à la manivelle revient invariablement dans sa coquille de plastique. Tout est à prendre et elle prend tout.

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La réelle difficulté a été de trouver le bon déclenchement. Et depuis, le clic clac se répand autour du couple et d’Aldéhyde comme le chant rembobiné d’un troglodyte mignon : trrrrr tic. Le point de vue du nombril, Eulalie l’a résolu par une prise de vue jamais développée, jamais tirée. Elle laisse ainsi libre cours à l’imagination et les effets de postures, ici sur le dos, là sur une jambe, regardant en haut ou en bas, ou bien encore combinant des mouvements surprenants.

Ça représente un certain budget, mais Paf ne le remarque pas car Eulalie n’utilise ni chimie ni papier. Déclencher sans faire de photos, c’est une pratique accessible de la photographie.

Elle possède une vingtaine d’appareils mais n’en utilise qu’un. Depuis qu’il s’est imposé à elle, qu’il lui a tinté à l’oreille et a coïncidé avec le monde, ce clic clac est devenu l’extension d’elle-même. Elle pépie, un œil fermé avec une charmante patte d’oie, ici et là trottine dans les étages de la maison, sur les étals du marché et les plages et les falaises et et et. Paf suit les découpages photographiques et leurs enchaînements pour dessiner des suites abstraites qu’il punaise chronologiquement sur les murs.
Eulalie déploie une science du détail peu commune et a pour habitude de demander :
– Que voient les oiseaux ?

Le rapace qui ce matin sème la zizanie chez les goélands plane docilement, très haut. À mi-distance, les oiseaux marins, pour la plupart des goélands argentés, crient et tournoient au-dessus des nids et des hommes venus asperger les œufs pendant la nidification. Eulalie et Paf redoutent la silhouette de ces hommes sur le toit de l’immeuble voisin, la respiration bloquée par la stérilisation en deux pulvérisations à dix jours.

Eulalie ouvre un livre de 1963 sur les oiseaux acheté dans l’un des derniers vides-grenier de la saison. L’œil rond et tubulaire du rapace zoom et dé-zoom, la fovéa aux bords convexes grossit trente fois les hommes cachés derrière les masques à capsules. Œil dans œil, Eulalie s’est arrêtée sur les yeux des oiseaux.
une troisième paupière translucide humecte la cornée… contracte sa pupille jusqu’à la rendre carrée…
Clic clac.

Eulalie ne sait pas si le troglodyte mignon possède des yeux comme ceux-là, mais son chant étend en hiver les branches dénudées du magnolia : trrrrr tic. Il s’accroche parfois au mur, à la perpendiculaire de la paroi de briques et de silex, et gobe des insectes minuscules. Elle l’a maintes fois photographié et on peut se demander lequel des deux imite l’autre.

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En ce jour de vide-grenier, Paf a acheté trois interrupteurs électriques partiellement recouverts de peinture au plomb, blanche, rose et verte, en porcelaine et laiton, mignons et ronds comme des oiseaux. Un clic marqué semble confirmer ce qu’a dit l’homme derrière le stand.

– Ça fonctionne.
Les mains fichées dans son blouson de cuir noir, l’homme ne bouge pas et Paf ne peut distinguer son visage figé dans le contre-jour. L’aveugle, qui est resté jusque là dans l’axe du soleil, sans doute pour tenir à distance les badauds, finit par tendre une main et prend un interrupteur.
Clic, clic clic, clic. Clic, clic, clic clic. Clic clic, clic, clic.
– Ça fonctionne.
Clic.
Paf sifflote en marchant, avec dans son sac les futurs interrupteurs de sa bicoque de ville côtière.
Clic clac.

– Regarde les yeux des oiseaux !
Paf prend deux boutons, un pour chaque œil, et du petit doigt actionne le levier, en haut, en bas, l’un après l’autre et les deux à la fois. Eulalie entraîne la pellicule d’un geste rapide tandis que le numéro de la prise de vue change.
Clic clac.
Elle relève le nez de son écharpe et marmonne :
– Hyperfocale.

 

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 Paf regarde l’eau couler. La lumière scintille de la colonne transparente. Longeant un grand coup de peigne d’arbrisseaux et d’arbustes alignés sur le plateau, vers de vastes serres couvertes, le chemin de pierre plisse sous des nuages épars
et lourds
.
Quand il prend conscience du fil des rêveries qui l’absorbent dans la vasque de faïence bleue, Paf coupe l’eau et pose la brosse sur le côté. Des perles vibrent encore sur la bonde en inox.
Il rouvre le robinet pour le fermer aussitôt. Des perles de tailles et de formes différentes trouvent soudain un nouvel agencement sur la bonde. Convexes, elles bombent l’espace.

Si Eulalie a un besoin irrépressible de son 24×36, Paf vérifie les outils de vision dont il dispose. À portée de mains, la lumière naturelle et artificielle, les angles mouvants aux ombres décalées au gré des déplacements de la tête et des yeux, les petits pas de côté changent l’essence de ce qu’il voit, de ce qui lui est donné
à voir.
Précisément autour de cette goutte d’eau, Paf observe en ajustant la distance idéale d’apparition. Un réseau de lignes et de points déploient leur justesse comme des étoiles. Il aborde la fin d’une séquence, résultat de mutations successives, vers l’accident spatial exact. La bonde n’est plus une bonde, mais une station orbitale, avec sa propre cohérence chromée, partiellement humide. Comme une serre posée sur une étendue stérile, avec sous la tension de surface, des taux de pesticides anormalement supérieurs à la moyenne acceptable, édictés et charriés par les opérateurs.

Paf songe aux soubresauts de l’univers plat, à la loi de Planck. Puis il allume la radio, pas d’ondes, rien qu’un crépitement :
trrrrr tic.

CQVLO

 

 

 

 

 

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Cet article est publié avec Semaine, structure fondatrice d’Immédiats.
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